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Antisémitisme
L’Affaire Dreyfus : une chance imprévue pour la France ? - Intervention de M. Emmanuel Lenain, Conseiller de Presse, Ambassade de France aux Etats-Unis
Yeshiva University Museum, 5 février 2008
Je voudrais d’abord vous dire mon plaisir d’être ici, et de pouvoir m’exprimer à l’occasion de cette très belle exposition, organisée conjointement par le Yeshiva University Museum et le Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme de Paris. Je voudrais donc remercier chaleureusement Richard Weisberg et tous les organisateurs. Mais si le plaisir est réel, je ne vous cacherai pas que le cadeau que l’on me fait est un peu empoisonné : vous parler de l’Affaire Dreyfus, pour moi qui n’en suis pas du tout spécialiste, après avoir entendu les propos passionnants d’éminents savants qui y consacrent presque leur vie, c’est loin d’être un exercice facile. Je voudrais saluer MM. Charles Dreyfus et Vincent Duclerc, que je suis particulièrement heureux de pouvoir rencontrer aujourd’hui, tout en demandant leur indulgence bienveillante pour le quart d’heure à venir. Il m’a été demandé de faire une comparaison entre la France et les Etats-Unis. Je ne vous apprendrai rien en vous disant que l’Affaire Dreyfus a eu pour théâtre la France de la fin du XIXème siècle et que les Etats-Unis n’ont pas connu de moment véritablement comparable. Est-ce que cela ne pouvait arriver qu’en France ? Pourquoi pas aux Etats-Unis ? Faut-il y voir le signe que la France serait un pays antisémite, comme on l’entend parfois ? Je n’en crois rien et voudrais tenter de voir l’Affaire moins comme une heure noire de notre histoire nationale, que comme une chance décisive. Chance peut-être paradoxale, mais néanmoins réelle : c’est la véritable fondation du combat français contre l’antisémitisme. Ainsi que je vous l’ai dit, je ne suis pas historien. C’est pourquoi je vais en profiter pour faire part de quelques convictions simples, en réclamant, une nouvelle fois, la clémence de tous. Première conviction : L’Affaire est un moment fondateur de la France actuelle, un peu à la manière du rôle que joua aux Etats-Unis le Mouvement pour les Droits Civiques. L’Affaire peut apparaître comme le premier grand moment civique de la France Républicaine, celui où des hommes « s’engagent » pour défendre non leurs propres intérêts, mais des principes « civiques » qu’ils jugent intrinsèquement liés à l’idée de République. Originellement pourtant, la France dreyfusarde ne défend pas les Juifs, ne combat pas l’antisémitisme : elle défend la liberté, elle combat l’injustice. Le combat dreyfusard est un combat pour la vérité et la défense des principes de la Révoultion Française. Mais, au fil des années, parce que l’antisémitisme constitue le principal argument du camp anti-dreyfusard, les Dreyfusards en viennent à combattre pour elle-même cette idéologie de la haine qui amène la France républicaine, à s’aveugler volontairement, à renier ses principes fondateurs. Dans J’accuse, ZOLA s’en prend à une armée qui pervertit le sens du mot de justice, et cela l’amène naturellement à dénoncer « la chasse aux « sales Juifs » qui déshonore notre époque ». Au fil de l’Affaire, le combat contre l’antisémitisme devient peu à peu autonome, légitime pour lui-même et non plus seulement dans ses effets. C’est un moment décisif : l’idéologie antisémite est condamnée pour ce qu’elle est ; une France qui conçoit cette lutte comme un devoir absolu s’affirme, même minoritaire, de manière irréversible. Les Etats-Unis n’ont de toute évidence pas connu d’Affaire Dreyfus. En 1898, alors que l’exacerbation des passions est en France à son paroxysme, Morris JASTROW, professeur juif à l’université de Pennsylvanie, écrivait : « It is, in my opinion, neither accurate nor just to speak of antisemitism in the United States ». Il serait possible de contester cette assertion, mais il demeure que les Etats-Unis n’ont jamais été secoué par une crise antisémite comparable. Ils ont pourtant eu eux aussi leur moment civique, et pour être très différents, les deux combats se ressemblent parfois. Soixante ans après l’Affaire cependant, le Mouvement pour les Droits Civiques a secoué les Etats-Unis d’une manière assez proche. Dès 1898, Albion TOURGEE, ce défenseur pionnier des droits civiques, comparait dans une lettre au Président McKINLEY la situation des Juifs en France à celle des noirs dans le Sud des Etats-Unis. De fait, l’affrontement qui se noue aux Etats-Unis autour de la question raciale dans les années 1960 présente des analogies avec celui de l’Affaire Dreyfus. Comme en France soixante ans plus tôt, ce n’est pas le racisme qui est la nouveauté, mais le fait qu’on s’y oppose, qu’on ne le tolère plus. Et comme lors de l’Affaire Dreyfus, l’affrontement est violent, et de ce fait fondateur : les Etats-Unis sont depuis à la pointe de la lutte anti-raciste, par le biais par exemple des lois d'Affirmative Action. De la même manière, ce furent quelques grandes figures, Rosa Parks, Martin Luther King ou Lyndon Johnson, qui ont fait entrer le pays toute entier dans ce moment civique exceptionnel. Comme le Mouvement des Droits Civiques aux Etats-Unis, l’Affaire a ancré en France des valeurs sur lequelles le pays ne peut revenir. Ce qui m’amène à vous faire part de ma deuxième conviction. Deuxième conviction : sans ce « moment civique », la République française serait moins morale. Au lendemain de l’Affaire, le combat contre l’antisémitisme devient rapidement la défense de le République. A partir de 1898-1899, à la faveur d’une relecture de l’Affaire, la République prend en quelque sorte le relais des engagements indivduels, et endosse la cause du combat contre l’antisémitisme. Au fil de l’Affaire, l’antisémitisme, s’affirmant de plus en plus dans un nationalisme antiparlementiste, a été rapidement perçu comme une menace pour le régime républicain. Le 23 février 1899, la tentative de coup d’Etat de Paul Déroulède rend cette menace concrète et, de manière significative, lui répond peu après la mise en place d’un gouvernement, celui de Waldeck-Rousseau, autoproclamé « Gouvernement de Défense Républicaine ». Cette bataille, qui est avant tout celle pour la survie d’un régime encore jeune et potentiellement fragile, s’affirme comme une lutte de principes, celle d’une exigence morale qui serait intrinsèquement liée à la République et aux principes hérités de 1789. Dès lors, de manière paradoxale puisque de nombreux responsables politiques, au moins jusqu’en 1898, ont été plus ou moins compromis, la victoire des Dreyfusards apparaît comme la victoire de la République, dans l’idée, presque naïve, que c’est parce qu’on était en République que la vérité l’a finalement emporté. Cette relecture a fait de l’Affaire un moment fondateur de la mystique républicaineen France. C’est elle qui amène à réclamer le transfert des cendres de Dreyfus au Panthéon, temple républicain s’il en est. A l’inverse, tout au long du XXème siècle, la République française a connu des crises à chaque fois qu’elle s’est soustraite à cette exigence morale : on pense naturellement au Régime de Vichy, où l’antisémitisme est à nouveau au cœur du questionnement ; on peut penser également à 1958, où l’exigence morale républicaine est mise à l’épreuve par la Guerre d’Algérie et le recours à la torture. Mais le France a aussi montré à plusieurs reprises sa volonté puissante de ne pas sombrer dans cette haine destructrice : au déchaînement des ligues fascistes du 6 février 1934 a répondu une manifestation civique plus massive encore le 9 février ; plus récemment, beaucoup de Français, et notamment des jeunes, se sont mobilisés spontanément pour dénoncer la présence au second tour de l’élection présidentielle d’un candidat plusieurs fois condamné par la justice pour ses propos antisémites ; plus de 80% des Français ont alors voté contre lui. Troisième conviction : L’antisémitisme, ça existe, il faut le reconnaître, surtout ne pas le nier, mais la France n’est pas un pays antisémite. Des actes de haine antisémite sont parfois commis en France. Il serait criminel de nier leur réalité ou leur gravité, mais c’est un contresens à la fois historique et politique que d’en tirer l’idée, malheureusement trop souvent entendue, que la France serait un pays antisémite. Elle ne l’est pas aujourd’hui, et sans doute même ne l’était-elle pas au XIXème siècle. Dire la france antisémite, c’est bien méconnaître l’histoire. C’est oublier que la France révolutionnaire a été, en 1791, le premier pays d’Europe à accorder aux Juifs la pleine citoyenneté, et celle-ci, en France métropolitaine du moins, n’a jamais été remise en cause tout au long d’un XIXème siècle pourtant riche en retournements politiques. C’est oublier que la France est fière d’être la patrie de la deuxième communauté juive du monde, après les Etats-Unis, et qu’elle recueille avec fierté l’héritage de grands hommes politiques juifs, tels Léon Blum dès 1936 ou Pierre Mendès-France en 1954. Aux Etats-Unis, il a fallu attendre 2000 pour voir un candidat juif sur le ticket présidentiel… C’est oublier qu’au moment où éclate l’Affaire, la France n’a aucune juridiction spéciale pour les Juifs (à la différence de plusieurs Etats du Reich allemand). Elle ne connaît plus, et ce depuis des siècles, les pogroms qui existent encore en Europe orientale, particulièrement en Russie. Pour autant, comme la plupart des pays européens, elle ne s’est pas débarrassée de cet arrière-fond idéologique où les relents d’hostilité à l’égard des Juifs restent puissants, bâtis au fil des siècles tant par la France catholique contre le peuple déicide que par la France socialiste contre une « race corrompue et acquise au capital », et, de plus en plus, par la France nationaliste contre un groupe « peu français » et naturellement enclin à trahir. L’Affaire constitue bien ce « moment antisémite », car elle est le déchaînement violent de ce ressentiment. Mais il y a eu une « Affaire » justement parce que l’antisémitisme a trouvé des opposants, et n’était plus consensuel. A l’heure où, en Allemagne notamment, un parti antisémite se structure pour entrer durablement dans le jeu politique sans obstacle majeur, la France arrive au bord de la guerre civile parce que ses intellectuels d’abord, ses gouvernants ensuite, se sont élevés pour refuser la condamnation d’un Juif innocent et dénoncer, pour la première fois, la folie antisémite. L’échec de l’expérience française d’un antisémitisme parlementaire, amorcé en 1898 et étouffé dans l’œuf, est révélateur de ce refus de consensus ou d’une quelconque acceptation de l’antisémitisme. Cinquième conviction : l’antisémitisme, cela ne s’explique pas, cela se combat. C’est parce qu’elle a la responsabilité de cet héritage historique que la France se doit de ne jamais nier ou banaliser l’antisémitisme. L’Affaire est pour la France le souvenir permanent de ce que peut produire la folie antisémite, le rappel de la manière dont elle peut pervertir les idéaux d’un régime pourtant fondé sur des valeurs opposées. La France d’aujourd’hui se veut l’héritière des hommes qui ont les premiers combattu la folie antisémite : elle est fille de Zola et de Picquart, de Jaurès et de Péguy ; elle se souvient de la responsabilité morale que la République a alors endossée, et veut en relever le défi au quotidien. Cela signifie ne pas chercher à comprendre l’antisémitisme, car ce serait déjà commencer à l’excuser, mais le combattre sans merci, ne rien tolérer, avec une politique de « tolérance zéro » dans tous les domaines. . La loi et les institutions d’abord. La France a mis en place un arsenal juridique puissant de lutte contre le racisme et l’antisémitisme. La Loi Lellouche de 2003 notamment, qualifie de « circonstances aggravantes » toute motivation antisémite dans un acte délictueux ou criminel. . Et, parce qu’il faut prendre un tel problème à la racine, que l’éducation dès le plus jeune âge est la seule façon de se débarrasser durablement de cette haine irrationnelle, un effort tout particulier a été fait à l’école. L’étude approfondie de la Shoah est au programme de tous les collèges et lycées français, et le plus souvent possible rendue concrète par la visite des lieux de mémoire qui y sont liés, notamment le camp d’extermination d’Auschwitz en Pologne. La confrontation des jeunes à l’horreur à laquelle mène la folie antisémite est le meilleur outil de lutte contre la perpétuation de cette idéologie de la haine. . Ce combat intraitable et de tous les instants contre l’antisémitisme porte ses fruits, ce qui ne doit que nous encourager à le poursuivre avec toujours plus d’ardeur. Si le nombre de personnes condamnées pour des actes d’antisémitisme augmente de manière constante depuis quelques années, ce n’est pas car ces actes sont plus nombreux, mais parce qu’ils sont poursuivis sans aucune tolérance, dans la volonté de ne laisser aucun débordement impuni. Sixième conviction : la lutte contre l’antisémitisme c’est aussi la lutte contre les désordres du monde. Ce combat contre la haine et la violence, nous devons aussi le mener en dehors des frontières de nos pays, d’une part car l’antisémitisme doit être combattu où qu’il se déploie, et surtout parce que ce qui se déroule à des milliers de kilomètres de la France influe bien évidemment sur ce qui s’y passe. C’est vrai en particulier lorsque les propos de certains dirigeants soulèvent une légitime indignation. Mon pays condamne sans réserve et à chacune occasion, il l’a encore fait il y a quelques jours, les propos inacceptables du Président iranien AHMADINEJAD. Ils sont une insulte aux valeurs défendues au cours de l’Affaire Dreyfus, une insulte à la mémoire des victimes de la Shoah et une agression à l’égard d’Israël. L’Affaire Dreyfus a déchaîné les haines les plus irrationnelles et les plus condamnables. Elle fut un véritable moment antisémite, il ne faut pas le nier. Mais elle a aussi été le point de départ d’une lutte intransigeante contre cette folie. C’est pourquoi j’aime à penser l’Affaire Dreyfus comme une chance pour la France d’aujourd’hui. Elle a prouvé que la France ne pouvait que sortir grandie de la lutte contre l’antisémitisme. Elle doit agir aujourd’hui comme le rappel d’un devoir absolu de vigilance.
Ambassade de France aux Etats-Unis - 11 février 2008
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