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SYNTHÈSE DE LA PRESSE AMÉRICAINE

du 4 au 10 février 2006

I. Controverse sur les caricatures de Mahomet

La presse américaine s’est saisie de la question après quelques hésitations, et avec prudence. Les éditoriaux se sont cependant multipliés au fil des jours pour dénoncer les violences au Proche et Moyen Orient comme les atteintes à la liberté de la presse, tout en exprimant leur attachement au respect des symboles religieux. Le thème du « clash des civilisations » a été repris de façon récurrente comme explication de l’embrasement de plusieurs pays musulmans. Pour la plupart, la presse américaine s’est refusée à publier les caricatures. Le New York Times s’en explique dans un éditorial, justifiant cette décision par une tradition de ne pas « s’attaquer gratuitement aux symboles religieux ». Peu de quotidiens ont décidé de les publier, comme le New York Post ou le Philadelphia Inquirer, suscitant des réactions contrastées de la part de leurs lectorats.

Comme le Boston Globe, le Dallas Morning News en appelle à plus de civisme de la part de l’ensemble des parties, condamnant le radicalisme musulman « indéfendable », tout en se disant « profondément choqué » par les publications des caricatures. Alors que nombre d’analystes traitent prioritairement du sujet sous l’angle de la liberté d’expression, le journal texan préfère considérer la question du point de vue de la « sensibilité religieuse », regrettant « les provocations inutiles qui conduisent à la discorde religieuse ». Clarence Page s’exprime de la même manière dans le Houston Chronicle : « il semble que les caricatures n’avaient pour seule intention que de provoquer les Musulmans » et d’avertir l’Europe des dangers qui pourraient venir de sa population musulmane « furieuse et revancharde ». Dans un éditorial, le Christian Science Monitor suggère que le débat n’a pas lieu uniquement entre « l’Occident » et l’Islam : « les protestations ont été soulevées par des leaders arabes qui ont voulu imposer l’idée qu’ils sont meilleurs défenseurs de l’Islam que les tenants du Djihad qui prétendent unifier les Musulmans en les renversant ». La colère des manifestants serait un produit d’une surenchère entre les camps historiquement rivaux, entre Sunnites et Chiites.

Charles Krauthammer critique, dans le Washington Post, les voix modérées qui se sont exprimées en Occident pour partager les doléances du monde musulman mais aussi condamner la disproportion des réactions de violence. L’éditorialiste regrette l’attitude ambiguë des modérés islamiques qui se refusent à condamner les attaques lancées contre d’autres religions ; et de faire un parallèle avec les modérés occidentaux qui craignent de s’impliquer et d’être les victimes d’intimidations. D’habitude plus réservé, le Baltimore Sun dénonce la manipulation politique qui est faite des caricatures, par la voix de Trudy Rubin. La journaliste regrette l’attitude adoptée par les Etats et les organisations islamiques qui ont cru pouvoir faire pression sur les pays Européens et censurer leur presse. Cette controverse reflète, plus généralement, « la menace que constitue une minorité de Musulmans en Europe », « une minorité qui met surtout en danger les modérés Musulmans qui seront les victimes de représailles anti-immigrants ».

La presse conservatrice s’exprime de manière plus virulente contre les manifestations de violence et les menaces qu’elles font peser sur la liberté d’expression. Le Washington Times est ainsi le fer de lance de ce parti-pris. Le quotidien conservateur a publié cette semaine un encadré vide, sans dessin, dénonçant la timidité des réactions de l’Amérique, accompagné d’un éditorial acerbe dénonçant la timidité de la Maison Blanche : « le gouvernement américain se doit de soutenir avec plus d’énergie les gouvernements européens qui subissent l’assaut (contre la civilisation occidentale) ». « Les Islamistes visent la liberté d’expression » continue Diana West dans un de ses éditoriaux, faisant du Danemark « le bastion de la liberté à l’occidentale ». Beaucoup développent le thème du « clash des civilisations », à l’image de la virulente Helle Dale, elle-même d’origine danoise, qui titre « la civilisation doit se maintenir à tout prix », espérant que cette controverse permettra « le réveil attendu par l’Europe depuis le 11 septembre, quand les Américains ont réalisé que la guerre avait été déclarée […] par Al Quaeda ». Le Wall Street Journal en profite pour dénoncer le rôle joué par Damas dans l’incitation aux violences à l’encontre des représentations européennes. Le quotidien conservateur condamne l’attitude de la Syrie, reprenant les critiques formulées par l’administration américaine au cours de cette semaine. L’éditorial se félicite en même temps des réactions prudentes des leaders religieux Chiites en Iraq, « une voix de raison et de modération » qui « n’étonne pas ».

2. Hamas

La victoire du Hamas aux élections législatives palestiniennes suscite l’inquiétude chez une majorité de journalistes. C’est le cas de l’éditorialiste du Baltimore Sun pour qui « la Charte du Mouvement de la Résistance Islamique, mieux connu sous le nom de Hamas, ne présage rien de bon pour les relations entre Palestiniens et Israéliens ». De même, c’est un sentiment d’incertitude qui ressort de l’article de Ralph Peters dans USA Today, incertitude pour les Etats-Unis mais aussi pour les Palestiniens et les membres du Hamas eux-mêmes, formés par une culture d’opposition et n’ayant pas véritablement anticipé leur entrée au gouvernement, explique t-il. Le Washington Post affiche quant à lui sa confiance, et veut croire que l’action du Hamas au pouvoir se concentrera surtout sur la politique intérieure, à savoir la mise en œuvre de son programme électoral de réformes sociales et de lutte contre la corruption. « S’il est improbable que le Hamas reconnaisse Israël ou renonce formellement à la violence, il l’est tout autant qu’il transforme les territoires palestiniens en un Etat islamique », explique t-il.

L’approche du Washington Times est radicalement différente. Très prolixes sur la question, ses chroniqueurs n’hésitent pas à voir dans le Hamas une reproduction du national-socialisme des années 1930. Ainsi, dans un article intitulé « De Hitler au Hamas », Suzanne Fields s’inquiète de ce qu’elle considère comme une analogie historique et compare leur arrivée au pouvoir par la voie des urnes, leurs programmes sociaux ou encore leur capacité à exploiter les faiblesses des régimes précédents. « Quand les démocraties font preuve de faiblesse, elles en payent le prix », proclame t-elle enfin. D’ailleurs, « la terreur et la haine institutionnalisée devraient annuler la légitimité populaire gagnée par les urnes », tranche Ariel Cohen, qui pare lui aussi le Hamas d’une référence au nazisme ou au communisme : « ils nient la démocratie en tant qu’institution occidentale tout en en tirant avantage, exactement comme le faisaient les nazis ou les communistes ». Face à cette menace, le rôle des Etats-Unis et de l’Occident dans son ensemble ne fait donc pour lui aucun doute : « mener le combat contre les islamistes radicaux et soutenir Israël dans toute mesure d’autodéfense qu’il serait forcé d’adopter pour se protéger du terrorisme du Hamas ».

3. Iran

Le New York Times, optimiste, voit la décision du Conseil des gouverneurs de l’AIEA de renvoyer la question iranienne devant le Conseil de Sécurité comme « un pas significatif dans la bonne direction ». Il considère en effet que seule une diplomatie faite de « menaces de sanctions » et de « promesses de récompenses » pourrait écarter l’Iran de la voie nucléaire. L’intérêt dans cette décision est également de gagner du temps, explique t-il, ce qui permettra sans doute de limiter le poids économique de l’Iran, de renforcer le Traité de Non-Prolifération Nucléaire, et même de voir élire en Iran un gouvernement « qui préfèrerait le bien-être de son peuple plutôt que la bombe atomique », espère t-il. Ce n’est certainement pas l’avis du Washington Times pour qui « le temps joue en faveur de l’Iran », et qui n’accorde aux sanctions qu’une « utilité limitée ». Le Washington Post ne cache pas non plus sa réserve quant à la voie adoptée par le Quartet et l’AIEA, et considère que « tant qu’il n’aura pas de preuves de la volonté du Conseil de Sécurité ou d’une quelconque autre alliance ad hoc de prendre des mesures pouvant infliger de sérieux dommages à l’économie iranienne ou à la sécurité du régime, le gouvernement iranien continuera certainement à avancer dans le processus d’acquisition des armes ».


(N° 384/06/AT/EG)

Ambassade de France aux Etats-Unis, le 10 février 2006