|
SYNTHÈSE DE LA PRESSE AMÉRICAINE du 2 au 9 Décembre 2005 1. L’administration américaine et la situation en Iraq
La presse revient sur la campagne d’explication sur l’Iraq dans laquelle le président Bush s’est lancé au travers d’une série de discours. Les éditoriaux demeurent plutôt sceptiques après les interventions présidentielles, et rappellent que les sondages montrent qu’une majorité d’Américains « ne croit pas que le président dispose d’un plan pour assurer une victoire dans ce conflit » (Toledo Blade). L’éditorial réitère une revendication récurrente des commentateurs « d’avoir des réponses simples et un plan d’action » quant à l’évolution de la présence américaine à Bagdad.
New York Newsday note que le président lui-même reconnaît que la « reconstruction ne va pas aussi bien qu’espéré », notamment à cause de la violence des insurgés. Les grands quotidiens comme le Washington Post, le New York Times ou USA Today font le même constat d’une déclaration « inhabituellement franche » de la part du président, reconnaissant des revers dans la reconstruction du pays. Ils l’expliquent par la volonté du président de faire passer le message d’un nouveau pragmatisme de son administration qui ne se paie pas de mots, reconnaît les difficultés et corrige ses erreurs. James Gerstenzang, du Los Angeles Times, estime qu’au bout du compte, à une semaine des élections du 15 décembre, « Bush assène toujours sa confiance dans les progrès réalisés en Iraq » ; le journaliste rapporte dans le même temps les réactions très critiques de certains Démocrates. Pour le Christian Science Monitor, « les déclarations de podium doivent être accompagnées par des faits concrets ». Et Linda Feldmann de s’interroger sur la capacité des propos de Bush à « réduire les doutes » d’une population américaine qui « attend une direction précise de l’administration », « un projet concret doté d’un calendrier de fin de mission ». Pour Paul Krugman, dans le New York Times, les « promesses du chef » n’ont pas été tenues : « en tergiversant, l’administration Bush a manqué une fenêtre d’opportunité cruciale ». Le Chicago Tribune revient, pour sa part, sur les relations entre la menace terroriste et la menace irakienne dans une série de dix éditoriaux. L’un d’entre eux s’interroge sur la vision que l’histoire conservera de l’intervention en Iraq : « dans quelques années, la guerre en Iraq sera-t-elle jugée comme un coup porté au terrorisme mondial ou comme une stupide diversion qui a encouragé ce terrorisme ? ». Certains commentaires appellent à une solution définitive, tel l’Argus Leader qui estime qu’il « est nécessaire de quitter l’Iraq en 2006 (car) les affaires intérieures sont mises de côté au profit d’une occupation coûteuse ». Ainsi, même si les Etats-Unis sont intervenus pour les bonnes raisons, il serait néanmoins temps de se retirer. Très pessimiste, l’éditorial estime qu’il est « désormais temps de rendre l’Iraq aux Irakiens ».
La réaction des responsables de l’administration étonne certains media comme l’Atlanta Journal Constitution qui reproche le manque de « leadership et de responsabilité ». Le journal reproche notamment à Rumsfeld d’avoir refusé d’assumer une responsabilité dans l’affaire de la propagande déguisée sous forme d’articles de complaisance imposés aux media irakiens. Il évoque, par la même occasion, la corruption américaine dans le cadre de la reconstruction qui « pourrait s’avérer être plus importante que ce qui a déjà été admis ». Le déni régulier de Rumsfeld semble également exaspérer le Washington Post qui regrette que le Secrétaire à la Défense ignore les informations selon lesquels la police irakienne, formée par l’armée américaine, commet des exactions et des actes de torture, dans un éditorial intitulé « Iraq’s Death Squad ».
Le procès de Saddam Hussein et de ses anciens collaborateurs est rapporté en bonne place par la presse. Les quotidiens reviennent régulièrement sur le déroulement de la procédure, notant à quel point l’ancien président irakien pèse sur les débats. « Même avec son siège vide […], il a dominé les débats autant par son absence que par ses déclarations tonitruantes contre la cour et la présence américaine », commente John Burns dans le New York Times. « Hussein teste l’autorité de ses juges », titre le Christian Science Monitor, un « spectacle incontournable pour tous les irakiens […], qu’ils considèrent ce tribunal comme de la justice, une revanche ou une honte », écrit le Los Angeles Times. Le Washington Post s’inquiète néanmoins de la tenue de ce procès « chaotique », qui fait l’objet de fréquentes interruptions, d’interventions mouvementées et de reports. Il constitue pourtant pour l’ensemble des Irakiens l’occasion d’être confronté aux exactions de Saddam Hussein, estime pour sa part Borzou Daragahi du Los Angeles Times.
2. Condoleeza Rice, la question de la torture et les prisons secrètes
La presse américaine n’a pas manqué de commenter les très nombreuses déclarations et mises au point de Condoleeza Rice sur les prisons secrètes de la CIA en Europe ainsi que sur la question du traitement des terroristes présumés par les Etats-Unis. Développées cette semaine à l’occasion de ses différentes visites officielles en Europe, les positions défendues par la Secrétaire d’Etat ne semblent pas satisfaire tous les journaux américains, particulièrement les plus libéraux. Qualifiées de « jujitsu légaliste » par le Washington Post, ses positions seraient basées sur le même « double langage moralement obtus » entourant les scandales d’abus de prisonniers de ces dernières années. Le Los Angeles Times, souvent l’un des quotidiens les plus critiques à l’égard l’administration Bush, juge aussi la réponse de Condoleeza Rice aux demandes d’explications des gouvernements européens « peu convaincante », inscrite dans une prestation obligée qu’il considère « non seulement décevante mais aussi contre-productive ». L’éditorialiste du quotidien californien se prend tout de même à espérer une issue favorable à ce voyage : «châtiée par son accueil en Europe et par l’impopularité des tactiques de l’administration, Rice pourrait peut-être, à son retour, convaincre le président Bush d’adopter une approche plus raisonnable et multilatérale ». Ceci serait en effet indispensable, selon l’avis du Washington Post, qui redoute des « dégâts considérables » sur les relations transatlantiques « si les Etats-Unis ne modifient pas leur politique ». Pour mettre un terme à la vive controverse entourant la question des enlèvements de terroristes présumés, le quotidien suggère donc avant tout au président Bush de « reconnaître qu’ils ont sûrement été contre-productifs ». Quant à la controverse sur les mauvais traitements de prisonniers, il lui suffirait d’accepter l’ajout de l’Amendement McCain au projet de loi de finances de la défense pour faire cesser les critiques. Par ailleurs, abandonnant sa ligne de neutralité habituelle, le Christian Science Monitor semble lui aussi encourager le gouvernement américain à mettre en œuvre des changements de politique décisifs : « si les Etats-Unis agissent humainement et dans la légalité, pourquoi gardent-ils secret un réseau de centres de détention dans lesquels la Croix-Rouge ne peut pas se rendre, et où les prisonniers ne disposent pas d’un recours légal, même limité ? ». Deux quotidiens se distinguent par leur soutien à l’administration Bush. Le Washington Times publie notamment un article de « John Smith », pseudonyme cachant l’identité d’un ancien agent de la CIA, qui doute de l’existence réelle des centres de détention secrets de l’agence de renseignement et accuse les journalistes les ayant révélés d’avoir voulu sciemment porter atteinte aux Etats-Unis : « Ces histoires ont dépassé le stade de la propagande pour devenir des armes tactiques », et viseraient à « alimenter l’anti-américanisme à l’étranger » de même qu’à « entraver les actions américaines », écrit-il. Il s’en prend alors en particulier aux quotidiens ayant les premiers accusé les Etats-Unis d’entretenir ces prisons secrètes, ou de transférer leurs prisonniers dans des pays pratiquant la torture : Le Figaro, Die Welt, l’égyptien Al-Ahram ainsi que le Washington Post.
Enfin, les nombreuses critiques européennes à l’encontre des Etats-Unis et de leur gestion de la guerre anti-terroriste déplaisent au Wall Street Journal : « L’un des traits vaniteux de l’Europe consiste à se plaindre d’une poussée soudaine de fascisme en Amérique, quand bien même c’est sur le [Vieux] Continent lui-même que les dictateurs semblent réapparaître environ toutes les deux décennies. L’Europe compose alors le 9-11, et les Etats-Unis viennent gentiment à la rescousse ». Ceci justifierait, aux yeux de l’éditorialiste du Wall Street Journal, que l’Europe offre son soutien aux Etats-Unis dans leur « guerre contre le terrorisme », d’autant plus que « le terrorisme islamique concerne aussi la sécurité de l’Europe ». En outre, évoquant implicitement les événements récents dans les banlieues françaises, il croit pouvoir affirmer que les critiques visant les pratiques anti-terroristes américaines ne pourront « qu’augmenter les difficultés des gouvernements européens à mettre en œuvre les mesures nécessaires pour stopper la terreur sur leurs territoires – la paralysie française dans le cadre des récentes émeutes en est le témoin ».
(N° 375/05/AT/EG) Ambassade de France aux Etats-Unis, le 9 Décembre 2005
|