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L'AMÉNAGEMENT ET LA RÉDUCTION DU TEMPS DE TRAVAIL
par Gilbert CETTE
Gilbert CETTE est professeur déconomie associé à luniversité
dAix-Marseille II (Magistère et CEDERS). Il est lauteur de nombreux articles
et ouvrages sur la réduction du temps de travail, dont : "réduire la durée du
travail : les 35 heures", en collaboration avec Dominique Taddei, Hachette, Le Livre
de Poche, 1998. Les opinions exprimées dans cet article nengagent que la
responsabilité de lauteur.
Lobjectif principal des pouvoirs publics français dans la démarche engagée dès 1997 vers la semaine des 35 heures est la baisse du chômage. Cependant, la réduction du temps de travail (RTT) na jamais été considérée comme "la" solution au chômage massif que connaissait alors la France. La principale voie de lutte contre le chômage reste bien évidemment la croissance, et la RTT a alors été considérée comme un mode denrichissement de la croissance en emplois pouvant permettre dajouter ses effets à ceux de la croissance retrouvée. Ce projet semble pour linstant en voie dêtre gagné : sur les quatre années 1997-2000, environ 1 600 000 emplois civils auront été créés en France, dont 500 000 pour la seule année 2000 qui est à ce titre la meilleure année du 20e siècle, et le taux de chômage sest abaissé denviron 1 point par an depuis son niveau le plus haut de juin 1997. Dans ces créations demplois, la contribution des 35 heures aura été denviron 150 000 à 200 000 emplois créés. Mais ces créations demplois par les 35 heures nont été possibles que par le respect de conditions très strictes de financement. Lanalyse des effets de la RTT a donné lieu à de nombreux débats et publications. Les enseignements de cette vaste littérature convergent pour souligner que les effets dune RTT dépendent étroitement des conditions de sa réalisation et des modalités de son financement. Ils sont par contre très contrastés sur lappréciation du réalisme économique et social du respect des conditions permettant à la RTT daboutir à des effets favorables, surtout dans un contexte où elle est impulsée par lintervention publique (législative et réglementaire), comme actuellement en France. Mais avant daborder cette question des conditions de réussite de la RTT, il convient de situer la démarche française actuelle des 35 heures dans un contexte historique plus général. Le contenu de cette démarche impulsée par les deux "lois Aubry" est ensuite précisé, avant de conclure par une présentation rapide de la situation actuelle.
La RTT nest pas un phénomène récent. Les travaux menés sur longue période montrent quentre 1870 et 1990, la durée annuelle travaillée en moyenne par les employés (y compris temps partiel) serait passée, dans les pays les plus industrialisés, de près de 3 000 heures à moins de 2 000 heures. Cette baisse sous-estime encore la réalité puisque, sur lensemble du cycle de vie des employés, il faudrait également prendre en compte leffet de lentrée plus tardive sur le marché du travail. Une telle RTT tendancielle correspond à une affectation dune partie des gains de productivité, dans le cadre dun arbitrage où tant laugmentation des salaires que lallongement des loisirs contribuent à élever le niveau de vie. Sur les dernières décennies, la RTT sexplique par un dosage très divers selon les pays entre extension du temps partiel, réduction de la durée collective du travail, allongement des périodes de congés payés... Sur la période la plus récente, cette tendance à la RTT est stoppée dans de nombreux pays, voire inversée dans certains. Sur les dernières années, la comparaison des niveaux de la durée annuelle du travail amène à distinguer trois groupes de pays : les États-Unis et le Japon, où la durée du travail serait de lordre de 1 900 à 2 000 heures, les Pays-Bas et la Norvège, où elle serait de lordre de 1 400 heures, et les autres pays européens où elle sétage de 1 550 heures à 1 800 heures (1). La France fait partie du troisième ensemble de pays, à durée du travail dune longueur "intermédiaire". En France, les transformations dans le domaine du temps de travail, principalement en ce qui concerne lévolution des normes, nécessitent une intervention réglementaire. Dans la plupart des autres pays européens, les transformations sont essentiellement dorigine conventionnelle : accords collectifs nationaux interprofessionnels (Danemark, Pays-Bas, Belgique) ou de branche (Allemagne, Grande-Bretagne). Ces accords témoignent dun relatif consensus entre les partenaires sociaux de ces pays ou, à tout le moins, dune capacité à élaborer des compromis sociaux qui tiennent compte à la fois des contraintes économiques et sociales qui pèsent sur léconomie et les entreprises, et des aspirations des salariés. Cest cette capacité qui explique quen dépit doppositions entre les partenaires sociaux aussi tranchées et fortes que celles observées en France, le mouvement de réduction du temps de travail se soit poursuivi dans plusieurs de ces pays.
Lanalyse des effets sur lemploi et le chômage dune RTT doit distinguer le court-moyen terme du long terme. À long terme, limpact dune RTT sur le taux de chômage dépend de son impact sur le coût de production unitaire des entreprises. Si le coût de production unitaire nest pas modifié, la RTT na pas dimpact à long terme sur le taux de chômage. La RTT aboutit à une réduction ou une augmentation du taux de chômage si elle induit, respectivement, une baisse ou une augmentation du coût de production unitaire. Si elle ne modifie pas le coût de production unitaire des entreprises, la RTT peut être financée, sur le long terme, par trois canaux: les gains de productivité horaires du travail quelle induit ; les gains de productivité du capital quelle peut également induire en cas dallongement de la durée dutilisation des équipements ; et une contribution salariale qui peut être statique (baisse du salaire au moment de la RTT) ou dynamique (moindre hausse que sans RTT). Sur le court-moyen terme, en présence de chômage conjoncturel, les effets de partage de la RTT sont favorables à la création demplois et à la baisse du chômage. Aux trois canaux de financement précédemment cités sajoute alors celui des aides publiques légitimées principalement par de moindres dépenses dindemnisation du chômage et davantage de recettes sociales et fiscales.
Au total, le système de
financement se décompose en 2000 de la façon suivante :
La démarche française des "35 heures" a été impulsée par deux lois, la loi du 13 juin 1998 (loi Aubry 1) et la loi du 19 janvier 2000 (loi Aubry 2). La question des risques inflationnistes dune telle démarche doit être posée, surtout dans le contexte actuel de fort dynamisme de lemploi hors RTT. Si ces risques ne peuvent être ignorés, ils doivent cependant être pondérés par diverses remarques : - Le processus de généralisation des 35 heures est très étalé dans le temps. Entre la Conférence nationale sur lemploi, les salaires et le temps de travail du 10 octobre 1997 qui a annoncé la démarche et la fin du régime transitoire de traitement des heures supplémentaires dans le contexte dune durée hebdomadaire légale abaissée à 35 heures, les entreprises de plus de 20 salariés auront disposé de plus de quatre années pour sajuster, celles de 20 salariés et moins, de plus de six années. - La généralisation des 35 heures pour les salariés à temps plein correspond à une RTT en moyenne sensiblement inférieure à 10 %. En effet, les entreprises sollicitant les aides incitatives prévues dans la loi du 13 juin 1998 sont appelées (entre autres conditions) à pratiquer une RTT de 10 %, à mode de décompte constant, portant la durée du travail hebdomadaire moyenne à 35 heures ou moins. Mais celles qui sollicitent les aides prévues dans la loi du 19 janvier 2000 nont aucune obligation concernant lampleur de la RTT, la durée hebdomadaire moyenne devant être portée à 35 heures ou moins (ou la durée annuelle à 1 600 heures ou moins). Aussi, de nombreuses entreprises adaptent leur mode de décompte de la durée du travail. Tout en respectant la nouvelle définition du temps de travail effectif (2), un décompte plus scrupuleux de la durée du travail aboutit souvent à une RTT réduite pour correspondre à une moyenne de 35 heures hebdomadaires ou 1 600 heures annuelles. Ce nouveau décompte peut, par exemple, correspondre à écarter certains temps de pause dans le calcul de la durée hebdomadaire, ou certains jours de congés (au-delà des obligations légales) dans le cas de calcul de la durée annuelle. Selon des évaluations récentes, le passage aux 35 heures correspondrait ainsi à une RTT, en moyenne, de 4 % à 6 %. Le contingent dheures supplémentaires maintenu à terme à 130 heures annuelles correspond par contre à un pourcentage (et donc une "souplesse") croissant de la nouvelle durée du travail. Concernant les petites entreprises (10 salariés et moins), rappelons enfin que des dispositions spécifiques (et existantes avant les lois Aubry) assouplissent fortement certaines contraintes horaires (concernant les repos compensateurs). - Enfin, les deux lois Aubry accordent aux entreprises la possibilité de nombreuses formes de souplesses dérogatoires (dans certaines limites) à différentes dispositions du droit de la durée du travail, à condition que ces souplesses soient négociées et organisées par un accord collectif. Il en est ainsi, par exemple, pour le décompte annuel des heures supplémentaires si laccord prévoit une modulation annuelle des horaires de travail, ou dans le décompte du temps de travail des cadres par journées travaillées dans lannée. Parmi ces souplesses, signalons également la possibilité de recourir au compte épargne-temps qui permet de reporter sur cinq années (ici encore dans certaines limites) le respect des 35 heures. De plus, la loi accroît la sécurisation des accords 35 heures en écartant, dans le cas "daccord majoritaire" (3), le risque existant auparavant de devoir engager une procédure, coûteuse pour lentreprise, de licenciement collectif et de plan social si 10 salariés refusent certaines clauses dun accord conclu en invoquant la remise en cause substantielle de leur contrat de travail. De fait, les deux "lois 35 heures" ont considérablement élargi, dans le domaine du droit de la durée du travail, le champ du droit contractuel aux dépens du droit réglementaire. En cela, la France sest rapprochée des pratiques des autres pays industrialisés dans lesquels la négociation collective joue un rôle important. La loi du 19 janvier 2000 prévoit aussi une garantie de non-baisse du salaire mensuel pour les salariés payés au SMIC. Le risque daugmentation du coût salarial induite par cette disposition paraît réduit. En effet, les allégements de cotisations sociales prévus dans la loi du 19 janvier 2000 correspondent à 6 % du coût salarial dun SMICard. Dans lhypothèse de gains de productivité dun tiers de la RTT, le coût dun passage de 39 à 35 heures est presque complètement assuré.
Le processus de RTT lié à la généralisation des 35 heures est, pour linstant, très favorablement engagé. En septembre 2000, sur 12,5 millions de salariés à temps plein, dans le champ des deux lois Aubry (cest-à-dire, très schématiquement, hors Administrations publiques), environ 5 millions, soit plus de 40 %, seraient déjà 35 heures ou couverts par un accord 35 heures. Cette proportion sélèverait à plus de 50 % pour les entreprises de plus de 20 salariés, mais environ 5 % pour les entreprises de 20 salariés et moins pour lesquelles les échéances sont plus tardives. Le processus de négociations collectives ainsi stimulé est sans précédent en France, tant au niveau des entreprises quà celui des branches. En termes de financement de ces RTT, il semble quen moyenne, les hypothèses de neutralité sur les coûts de production unitaires des entreprises soient bien respectées, avec une contribution denviron un tiers des gains de productivité, un tiers dallégements de cotisations sociales, un tiers de contribution salariale sous la forme de modération voire de gel sur une période dun à trois ans. Enfin, les créations demplois induites par la RTT semblent en moyenne correspondre aux deux tiers de cette dernière. Si le processus se poursuit dans les mêmes conditions favorables de financement, les créations demplois pourraient être au total, après généralisation des 35 heures cest-à-dire dans quelques années, de 400 000 à 500 000 dans les entreprises de plus de 20 salariés et de 150 000 à 200 000 dans les entreprises de 20 salariés et moins. Ces résultats favorables témoignent que le processus des 35 heures concrétise un arbitrage temporairement orienté vers davantage de loisirs plutôt (en partie) que davantage de salaires. Pour autant, les risques que ce processus voit ses effets favorables atténués dans une proportion plus ou moins grande dans les prochaines années par une inflation salariale qui affecterait son financement sont loin dêtre absents. Ces risques sont principalement de deux types : - on ne peut exclure lexistence dun biais de sélection dans le processus de négociations en cours, les entreprises dans lesquelles la négociation est achevée bénéficiant dun climat social sans doute plus favorable que les autres. Dans cette hypothèse, qui paraît assez réaliste, les difficultés du financement du passage aux 35 heures sans augmentation du coût unitaire de production seraient plus importantes dans les entreprises où les négociations nont pas encore été engagées ou pas encore conclues que dans les entreprises où elles se sont déjà conclues par un accord ; - des tensions croissantes sur le marché du travail, accrues par les effets emploi de la généralisation des 35 heures, peuvent aboutir à une accélération des salaires. Dans ce contexte, la concurrence à lembauche entre firmes peut rendre caduques les clauses de modération salariale de certains accords 35 heures. Comme on peut le constater, les risques existent et appellent la plus grande attention sur les évolutions du marché du travail. Pour autant, il nexiste pas de politique ambitieuse sans aucun risque, et il faut souligner que, jusquici, les 35 heures ont permis la création de nombreux emplois sans inflation salariale. (1) Ces données sont tirées des Perspectives de lEmploi de
lOCDE, édition de juillet 2000. Source : Images de la
France (SIG)
Ambassade de France aux Etats-Unis - 21 février 2001 |